En discutant de ce livre avec une personne de mon entourage l'ayant déjà lu, je me suis rendue compte que ce que m'avait paru évident dès les premiers chapitres n'avait de sens que vers la fin pour les autres. De ce fait, j'ai perçu le livre de manière totalement différente et j'ai beaucoup moins été surprise par les révélations qui y sont faites et les liens qui se forment et se rejoignent dans l'histoire.
Je le ferai pour toi suit l'histoire de deux personnages : Daniel et Jean. Le premier est un père à la dérive, ne vivant plus que pour la vengeance de son fils aîné, tué dans un attentat à la bombe. Le second est un homme complètement perdu entre la réalité douloureuse de son existence et ses longues absences dues à l'alcool, jusqu'à ce qu'il se fasse kidnapper et que les détails de son enlèvement ne soient révélés qu'à Eric Suma, journaliste sur le déclin.

Pour moi, le fait que Daniel et Jean ne soient qu'une seule et même personne, cela m'a paru évident dès les premiers chapitres. Dès l'instant où on est entré dans la partie « Jean » du roman, j'avais déjà saisi une grosse partie de l'histoire. L'idée avait immédiatement surgi de mon esprit : « Daniel a réussi à venger son fils et pour se protéger, lui et sa famille, il a changé de nom pour ne pas être retrouvé par les fidèles du cheikh ». A partir du moment où j'avais déjà compris une des plus grosses trames du livre, je me suis dit que le livre était découpé en une alternance du passé, présent et futur de Daniel. A aucun moment, je n'ai vu ça comme une double histoire. J'étais juste curieuse de savoir comment les parties allaient se rencontrer. Parce que j'ai beaucoup aimé cette alternance très rapide de moments de la vie de Daniel. Sa rencontre avec sa femme, son ascension sociale, sa « consécration » en tant que commercial et sa descente aux enfers. Les chapitres sont très courts donc tout s'enchaîne très vite, on a ce sentiment de ne pas avoir le temps de prendre sa respiration. De plus, les chapitres se finissent souvent par un cliffhanger bien intrigant, alors quand soudainement, la page suivante, le chapitre suivant, on se retrouve avec un autre moment de la vie de Daniel, on oscille entre la frustration et la découverte de nouvelles parties de sa vie.
Lorsque la vie du protagoniste vacille complètement à la mort de son fils, on entre dans une déchéance mentale, sociale et personnelle très forte et saisissante. On ne cesse de se dire qu'il ne pourrait pas tomber plus bas, que le pire est passé avant de se rendre compte qu'il va encore en baver un moment. On le voit se débattre avec son esprit qui perd pied et le contrôle qu'il tente d'exercer sur lui-même pour arriver à ses fins, il s'auto-détruit à petit feu, vacille entre perte totale de contrôle et de cohérence et une extrême lucidité qui l'amène à une sorte de dialogue intérieur où il cherche à justifier son intention (personne ne devrait vivre/subir ça, il veut empêcher d'autres parents de vivre ce calvaire). Néanmoins, il finit toujours par avouer que c'est un acte purement égoïste et qu'il ne se considère même plus comme un homme mais plutôt comme un déchet qui ne souhaite qu'une chose, oublier. Et on assiste à cette destruction honteuse et misérable avec impuissance. On se sent mal à l'aise devant un homme qui a perdu la raison et qui vit avec l'incapacité d'oublier et de faire son deuil pour avancer.
La fin ne m'a qu'à moitié surprise. Étant donné que j'avais déjà fait le lien entre Daniel et Jean, j'en étais doucement venue à supposer (même si cela se révèle être faux) que ses amis l'avaient kidnappé pour lui faire prendre conscience que sa vie a de l'importance. Ainsi, découvrir l'identité des véritables kidnappeurs ne m'a pas réellement surprise. J'ai vu ça comme la continuité d'une histoire incroyable, fragmentée et un peu délirante.

Malgré ce suspense quelque peu absent, j'ai bien aimé ce livre. Il est rempli de questions « existentielles » sur notre société, sur les failles de cette dernière mais également sur l'opinion publique et le rôle des médias dans le traitement d'affaire délicate. Ce livre repose sur les liens forts de l'amitié, de l'amour, de la dignité et la valeur d'un homme. Ces thèmes sont bien développés et nuancés.
En conclusion, Je le ferai pour toi fut une lecture agréable avec la plume légère de Thierry Cohen. Il n'y a pas de fioritures dans ce qu'il raconte. On entre, dès le premier chapitre, dans le vif du sujet pour n'en ressortir qu'au dernier chapitre, satisfait.